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Hors d’État de Nuit

 

 

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le plancher avait disparu, tout comme le mur et le plafond, elle-même n’était plus qu’un simple objet parmi d’autres, un vulnérable dormeur parmi des milliards, un corps qui comme les autres retournait chaque nuit devant le triste seuil de l’existence, qu’il ne pourrait franchir qu’une seule fois, mais sans possible retour.

(László Krasznahorkai, La mélancolie de la résistance, 1989)

 

 

Mon cher Paolo,

      J’ai erré parmi les images envoûtantes que j’ai vues de toi, ou plutôt : ce sont elles qui ont fait du chemin en moi et j’ai à mon tour dégainé ma plume et cherché du papier pour te répondre, pour écrire quelque chose de mes impressions et j’ai lâché, comme ça, pêle-mêle, des mots, des bouts de phrases, des signes que j’ai tenté d’organiser dans un semblant de sens, pour produire une idée et, pourquoi pas, que ça paraisse intelligent. Pardonne-moi, car je ne suis parvenu à rien. Et puis ce fichu stylo qui n’arrêtait pas d’en mettre de partout : ça a achevé de me désespérer.

      Je ne sais pas si, comme moi, enfant, tu as eu droit au couplet de tes anciens à propos de leur apprentissage de l’écriture, que c’était bien plus dur, que la catastrophe n’était jamais très loin, entre la page et l’encrier, dans les déplacements de la main, que le papier buvard était indispensable… Le buvard. Un siècle que je n’en utilise plus ! J’aurais mieux fait de m’en souvenir plus tôt, avant de tout cochonner, comme disent les grands-mères.

      J’ai ressorti, à l’occasion de cette lettre, un stylo plume inutilisé que j’avais conservé sans le savoir au fond de ma vieille trousse d’écolier. Je ne croyais pas que la petite cartouche à l’intérieur fonctionnerait, j’imaginais déjà son encre solide, j’étais en train de lancer mon traitement de texte, mais j’ai voulu retrouver la sensation enfantine de la bille de plastique qu’on percute, quelque chose qui me plaisait beaucoup, de presque excitant avant de se lancer sur la page, qui n’avait pas encore pour écho le bruit du fusil qu’on arme, le son de la cassure de l’être ou la sensation du corps et des os qui se cassent. Comme un sale gosse, ou un grand singe, j’ai bêtement tracé un trait puis, comme il fallait bien faire autre chose et que je ne sais pas dessiner, j’ai décidé de répondre à ton envoi. Dommage que ce soit moi qui aie séché ensuite.

      Il n’y a rien à ajouter aux visions que tu m’as offertes. D’une part, je ne vois pas ce que je pourrais écrire qui soit aussi intelligible et aussi brillant, et d’autre part je préfère garder jalousement le récit de l’expérience sensible qu’elles ont enclenchée puisque toutes ces œuvres n’étaient, après tout, destinées qu’à moi et que cela n’intéresse de toute façon personne. À toi je peux bien dire quelques remarques sans queue ni tête car je sais intuitivement, tes œuvres me l’ont murmuré, que l’on se comprend. Et ce qui nous unit est, comme disait l’autre, le sommeil de la raison qui engendre des monstres. J’ai adoré tes monstres.

Paolo Boosten - Untitled - Indian Ink on paper - 49 x 64 cm - 2016 (private collection - The Netherlands)

      Tes cochons par exemple. C’est simple, c’est limpide et superbement exécuté. Comme tout le reste ça sonne juste dans toutes les balances : noir et blanc, graves et aigus, abstrait-figuratif…, ça bouscule plus qu’on pourrait croire parce qu’il y a l’immédiateté de la représentation captivante et toutes les mutations du visible qui s’insinuent en même temps. Ici, je me suis volontiers perdu derrière le regard de l’animal – le porc parle si bien aux singes que nous sommes – et dans la transparence où flotte chagallement l’ange qui passe : les trois-quarts organiques de la harde qui gravite autour de ce groin fier cimente merveilleusement l’ensemble en produisant une architecture effrayante comme une cathédrale, une structure surréaliste, une carcasse ou une antre de bête sauvage.

      Du plus clair au plus sombre, de la composition et des déliquescences aux strates que ton esprit et ta main ont posées sur la feuille, avec ou sans l’éducation de l’œil qui pourrait convoquer des référents classiques, modernes et contemporains, évitant avec élégance la facilité et la fatuité postmodernes des citations stériles, tout concourt à une puissance de fascination de ces visions que tu as forcément cherchée puisqu’à ce point on l’entend sourdre de tous les interstices de tes ombres et de ta lumière. Tes encres sont très sonores. Ça tranche avec tes gisants ! ça donne une amplitude acoustique aux personnages qui hantent tes œuvres.

      J’ai remarqué quelques imprégnations persistantes de tes anciennes obsessions, si tu me passes le terme. Épaves, radeaux, dérives, cadavres… : d’où te vient cette passion pour les véhicules endommagés, les cuirasses accidentées, les corps endoloris ? J’ai vu que tu avais poussé l’ironie jusqu’à détourner des plans de montage. Il y a quelques années, on entendait surtout la tôle froissée, la percussion sourde du piéton qu’on culbute, le fracas ahané des rucks et le martèlement des bottes. À tout cela s’ajoute aujourd’hui le croassement du corbeau, la rage des chiens-loups, les grognements porcins ou le froissement des ailes du rapace…

      Si l’on m’avait chargé d’improviser pour tes derniers travaux une préface, la notice d’un catalogue de vente, soyons fous, ou un communiqué de presse, j’aurais pu benoîtement égrener quelques poncifs. J’aurais parlé de violence, d’images ou d’artiste sans concession, j’aurais mentionné Goya et tout le XIXe siècle, Bacon pour tes autoportraits d’humeurs monotypes, Rebeyrolle bien sûr, et pas que pour les chiens et les cochons ou le sinistre type au berger allemand, et j’aurais eu le choix de sortir par la plus petite porte possible en rappelant soit la guerre, l’histoire de l’Europe depuis quatre-vingts ans, un siècle, deux ou plus, soit tes ancrages familiaux, géographiques et culturels, ton terroir et tes influences. Et pour être bien certain de passer à côté, en six minutes ou six heures que l’on m’aurait accordées pour faire ma besogne, de ce que tu produis depuis six mois et, plus encore, de ce que tu élabores depuis des années, j’aurais bien évidemment esquivé la question politique.

      Mais même cela, même à toi, là, maintenant, je ne saurais te parler. Heureusement, il m’est permis de rester sans mot, sans voix, ébahi au possible, hors d’état de nuit, c’est-à-dire forcément un peu halluciné, comme lorsqu’un vertige nous arrache au sommeil et nous laisse, cœur battant, ébranlé et décidément bien seul sur notre séant. Sauf qu’à tout bien considérer nous ne sommes peut-être pas si seuls, merci, Paolo, de nous le faire réaliser. Peut-être que je me trompe, que je suis, comme on disait il y a deux cents ans, un utopiste – or quels rêves peut-il nous venir en 2016 ? – mais j’ai l’impression que tes cauchemars lucides, ta colère contenue et ta désinvolture résonneront chez tous les gamins qui, comme nous, après l’encrier et avant l’ordinateur tactile à l’école, ont appris à écrire au Waterman. Je note que l’élément liquide, d’ailleurs, s’infiltre un peu partout dans tes nouvelles œuvres : l’océan des naufragés, la sueur des victimes, le sang, la pluie, l’eau sous toutes ses formes pour le plus grand plaisir de ce grand dadais qui nage la brasse et m’a bien fait marrer. Nous sommes de la même classe, et peut-être aussi d’une assez semblable école au regard de notre adaptation au plan de classe… Comprenne qui voudra.

Paolo Boosten - Untitled - Indian Ink on paper - 49 x 64 cm - 2016

      J’espère, sans trop y croire je t’avoue, que les aînés sauront mesurer la profondeur tragi-comique de tes scènes, le désespoir, c’est vrai, qu’on y sent poindre parfois, la lassitude et le cynisme surtout, emprunts d’une colère sombre, braises mal éteintes par l’ère de glaciation ayant suivi les deux grands incendies du siècle dernier, legs des errements des enfants de l’encrier et de leurs maîtres avant eux. Et j’espère – il vaudrait mieux – que les jeunes à tablettes n’ont pas totalement rompu avec les rêveries du papier et la psychanalyse de l’encre, pour le dire comme Bachelard : la poétique du buvard… Il faudra qu’ils se souviennent, dans quelques décennies, que tu dessinais à une époque où la simultanéité et l’instantanéité des histoires et des actualités, le live et la veille permanente – l’épuisement lié à cette veille, à la quête des breaking news sur les chaînes d’info continue et les réseaux, le tout-à-l’événementiel producteur d’images à l’infini – commençaient à peine à donner mal au cœur, sans qu’on puisse encore mesurer quelles en seraient les conséquences sur l’art et sur l’humain du XXIe siècle.

      Je constate cependant que ton dessin s’inscrit toujours plus, ces dernières années, à la croisée de genres plastiques, s’il faut (enfin) discuter en ces termes et que tout concourt à l’élaboration d’un élégant langage qui devrait permettre, c’est tout le mal que je leur souhaite, que tes œuvres continuent longtemps à captiver les spectateurs. Il y a la photographie, le cinéma, la bande-dessinée, toute une tradition du dessin et de l’estampe, dont un pan réaliste de ce qu’on appelle désormais l’art urbain, et l’histoire de l’art plus vaste, bien sûr, avec le chapitre allant, pour le dire vite, du Caravage à Courbet et de Goya à Rebeyrolle, la Figuration narrative, l’hyperréalisme… Tu fomentes tes images mentales dans ce magma, sélectionnant ce qui t’intéresse, au fait de tout le reste et, t’autorisant au passage quelques belles dimensions, sans baisser les yeux devant les maîtres de la peinture d’histoire tu réponds par un ensemble, je disais : acoustique, composé de quelques belles claques et une note de tête étonnement claire – et distincte, limpide, brillante et lumineuse…

      Le drame est saisi, dans tes encres, j’ai l’impression, sur le vif d’un sujet qui se dessine à l’intersection d’une opération d’imprégnation – où agissent : la dilution, le report, la transparence, le traversement du papier, le recto/verso, la stratification des apports positifs ou négatifs et du préimprimé comme filtre – et d’une révélation photosensible, et ô combien délicate !, car c’est la rencontre brutale du noir et du blanc : une lumière que les mots ne permettent pas de traduire mieux qu’en la qualifiant de cruelle. La réflexion que tu mènes sur la vision, la projection, l’introspection, le rêve, l’hallucination… trouve une résolution plastique dans cette lumière aveuglante qui donne le la très entêtant de toutes tes œuvres récentes. Quelque chose, d’indéniablement mieux maîtrisé que dans tes précédents dessins, dans l’équilibre entre lumière blanche et lumière noire, qui t’ouvre les potentialités spatiales de tes différents supports et à la profondeur d’une dimension picturale qu’aucun champ lexical ne saurait restituer avec exactitude. Faut voir ça ! Eclairage baroque ou nucléaire, projecteurs, clairs de lune, phares de voitures, gyrophares, vision d’après flash et jusqu’au cosmos : qu’il est réjouissant de voir comme tu t’éclates à la mise en scènes de ton exploration de cet espace de sons, de lumières et de temps.

      Tu tutoies d’autant plus l’instantanéité que tu sais qu’elle pèse treize milliards d’années et des poussières d’étoiles. Le déclic révélateur, le déclencheur extatique impressionne, entre midi et minuit, scènes ou événements où toutes les histoires se concentrent et ta lucide lassitude laisse cours à de mordantes anecdotes comme, ici, ces perches à selfies des militaires devant un tas de corps et le grand dégingandé de droite, avec sa pile de livres, ou ce bienheureux-là, en baskets et bermuda, dormant comme une bûche devant sa hache sous une pleine lune coupée au cutter… Tes encres convoquent toutes les actualités – de ces derniers mois, ces dernières années, ce dernier siècle ou les précédents. Mode d’emploi pour un naufrage, démontage de tous les charniers : sémiotique exaspérée face au trip très fin-de-siècle de ce début de millénaire, curieusement obsédé, d’ailleurs, par le thème de l’apocalypse, mais qui rejoue à n’en plus finir les débats de Trente, de Valladolid ou de Constantinople…, et nous gratifie d’un bombardement d’images aussi prodigieux que la pluie de particules touchant la Terre à chaque instant. Un peintre niçois m’avait enseigné ce chiffre : 65 milliards de neutrinos chaque seconde et par centimètre carré. Toi, tu as choisi l’âge de l’univers post-Big-Bang : 13,7 milliards d’années. J’ai lu, il y a quelques jours, que près de 1,2 milliards de burgers avaient été consommés juste l’année dernière et rien qu’en France… On tient le bon bout !

Paolo Boosten - La pierre - Indian Ink on paper - 106,5 x 150 cm - 2016

      Tes gisants les plus paresseux peuvent dormir tranquilles. Et pendant longtemps. Plus besoin d’opium ou de soma pour assurer le coma ou l’amnésie : l’anesthésie s’autoproduit. L’iconoclasme est presque pavloviennement garanti par la surconsommation d’images. De l’indigestion des lotophages et des iconodoules comme d’un retour du refoulé ou le revers de la médaille, pour ne pas parler d’intégrisme iconique. T’es-tu demandé ce à quoi ressembleront tes œuvres réduites à l’état de fichiers jpeg, giff et autres dans un dossier sur un bureau? Les amateurs de bitmap sont-ils à jamais exclus des rites initiatiques, extatiques, que tes cartographies proposent ? Il faudrait, pour commencer, qu’ils veuillent bien faire tout le chemin pour les voir et les bien voir. On ne doit pas prendre tes œuvres par le petit bout de lorgnette, ni les mirer à travers un écran, fut-il LCD, mais les scruter en tête-à-tête, les éprouver dans le lieu, pour les grands formats, comme de la peinture, et comme un palimpseste, dans l’intimité et le labeur de l’oeil sur et dans la page.

      À poings fermés : ce sera à Montluçon l’occasion de rudoyer quelques regardeurs et de bousculer des ego. J’espère que tu auras bonne presse, qu’on saura apprécier, déjà, l’effort de prodigalité et le fabuleux défi de temps dont tu t’es joué entre l’extrême méticulosité, la lenteur de l’escrime, à la plume, dans les détails, les délais de sèche, les morceaux de bravoure et les grands formats, mais aussi tout ton travail sur les monotypes. Si les uns prennent le temps de lire leurs histoires et si les autres ne s’aveuglent pas trop vite sur l’apparente violence, on arrivera peut-être à quelque chose. Si chacun met de côté ses propres rêves et ses cauchemars, ses désirs et ses obsessions, ses idéaux et son diagnostic sur l’époque, on devrait déjà pouvoir entendre et explorer les sens successifs du titre de cet accrochage, semblables aux nombreux niveaux de réel et de faux-semblants où s’ancrent tes images en noir et blanc.

      Envers ou endroit, volte et révolte, être ou ne pas être… : à qui voudra comprendre, à partir de tes œuvres, qui dort et qui se bat, qui baille ou braie, fulmine ou débat, à qui sait encore ce que brandir le poing signifie, qui se souvient que la révolution ne sera pas télévisée et voudra bien admettre que l’art est la plus ancienne des religions, et la plus précieuse, je prédis de bien belles émotions au fil de ton exposition, des réflexions passionnantes et quelques souvenirs persistants, un mélange d’images et de sensations incrustées dans la mémoire et qui seront emportées bien au-delà de ce lieu et bien après ce jour. Quelque chose qui tient non seulement les rêves éveillés mais l’éveil en alerte, hors d’état de nuit, donc, mais en pleine possession des réflexes de liberté nécessaires à la survie de l’art en milieu hostile et par temps obscur.

      De quoi voir plus clair lors des nuits d’encre et lutter contre les sommeils de plomb.

     Dans l’attente de tes œuvres à venir, je te prie de recevoir, cher Paolo, mes remerciements les plus sincères pour les insomnies de cette année et l’expression renouvelée de ma connivence la plus fraternelle eu égard à cet effort de résistance de la main à plume.

Stéphane Vacquier

historien de l’Art

Octobre 2016

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