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Réminiscences

 

Nous vivons dans deux mondes : l’un est donné et

l’autre produit par l’attention que nous lui prêtons.

Vilém Flusser

Paolo Boosten peint et dessine sur des feuilles de papier. Plus ou moins grands, ses travaux font apparaître des figures au sein d’un espace souvent indéfinissable, vaguement abstrait ou sommairement esquissé. Ces figures – personnages et objets – semblent être en apesanteur, comme flottantes dans un lieu à la fois anonyme et intemporel. Cette impression quelque peu déstabilisante pour qui s’attend à saisir une image d’un seul regard, est produite par le travail à l’encre de chine que réalise Paolo Boosten en second lieu, avec vitesse et spontanéité. En effet, après un dessin rapidement exécuté, ce sont des sortes de taches ou de flaques d’encre très délayée et disposées comme aléatoirement sur le papier, qui viennent perturber la lisibilité d’une composition déjà fragile. Dès lors, le travail de l’artiste peut se lire par strates, par couches successives : du dessin primitif, aux contours tracés à l’encre plus directement, et jusqu’à ces taches d’encre diluée qui viennent clore le travail. De notre côté, en tant que spectateurs, nous devons faire ce chemin à rebours : traverser ces taches nuageuses pour atteindre les formes dessinées et tenter de voir ce qui est en jeu. Nous sommes, face aux œuvres de Paolo Boosten, comme des archéologues qui partent du sol présent et creusent pour en découvrir les stratifications antérieures.

Mais que nous disent ces images émergentes ? Qui sont ces personnes ? Et que font-elles ? Que fait par exemple cette fille volante au-dessus d’un homme couché dans une sorte de prairie ? Et ce personnage bouteilles en main, regardant une femme couchée et en sous-vêtements ? Et cet homme tenant un bâton à côté de carcasses de voitures accidentées ? Ces questions affleurent après une vision attentive des œuvres. Mais peut-on vraiment y répondre ? Difficilement, car Paolo Boosten n’apporte pas les réponses et nous laisse livrés à nous-mêmes. Rappelons que déjà au Salon de 1853, Delacroix s’en prenait violemment aux Baigneuses de Gustave Courbet dont on ne comprenait pas la gestuelle et les attitudes. Nul besoin donc de chercher ici un sens précis à chaque œuvre car Paolo Boosten prend un malin plaisir à brouiller les pistes, à rebattre les cartes. Il ne prend pas le spectateur par la main comme un enfant pour l’amener à suivre un raisonnement construit, un fil narratif élaboré. Il n’est pas de ces artistes qui donnent des réponses et affirment d’un ton péremptoire. Ainsi les personnages se croisent sans se voir, se superposent parfois, entrent en relation avec des objets dont la présence ici reste elle aussi énigmatique, et sans qu’il nous soit possible d’en saisir le sens ou d’en comprendre le fonctionnement.

Voilà d’où sont issus notre surprise et notre étonnement : de cette opération que l’artiste met en place et qui consiste en la rencontre inopinée d’éléments disparates et placés dans un décor insaisissable. D’ailleurs, et comme élément de réponse, le peintre aime à citer Francis Bacon se considérant comme une éponge, c’est-à-dire comme un objet qui reçoit et absorbe tout ce qui l’entoure et qui lui parvient. Suit alors une phase de digestion de ces données qui mène en dernier lieu à la phase de création propre à chaque artiste. Paolo Boosten – qui se situe dans cette logique – avoue suivre l’actualité avec assiduité et ingérer les images et les informations disponibles dans les médias, en particulier sur internet. Mais vivant en contact permanent avec l’histoire de la peinture, il possède ainsi deux réservoirs considérables d’images (l’actualité et l’histoire). Et c’est de leur rencontre et de leur entrechoquement que va naître son travail pictural.

Prenons l’exemple de ces personnages couchés, si récurrents dans l’oeuvre de Paolo Boosten. Sont-ils un clin d’œil aux peintures de Gustave Courbet qui montrent souvent des personnages allongés, au repos ou endormis, de L’homme blessé au Sommeil en passant par Le Hamac et Les Demoiselles du bord de Seine ? Ou bien sont-ils un renvoi aux paysans somnolents dans La sieste de Van Gogh et Les foins de Jules Bastien-Lepage ? Mais ne sont-ils pas plus simplement encore le souvenir d’un épiphénomène vécu par l’artiste dans un parc, une forêt, ou sur une plage ? Un rappel d’une image glanée dans une bande dessinée de Manu Larcenet, d’une photographie aperçue dans un magazine ou sur internet, d’une scène de film, ou encore d’un reportage tiré du journal télévisé ? Peu importe. Ils sont un peu tout cela à la fois : des figures qui peuvent tout aussi bien nous ramener à une histoire, un passé, mais aussi à l’actualité la plus récente et la plus terrifiante. Car la posture de l’homme dormant et de l’homme mort est sensiblement la même. Un individu endormi prendra la même position qu’un cadavre de soldat sur un champ de bataille. Et c’est à cette dualité fondamentale que l’oeuvre de Paolo Boosten nous ramène. A cette dialectique du montré et du caché, du mort et du vivant, du passé et du présent, du beau et du laid, du violent et du doux, de la certitude et du doute.

Voici donc où se situe le travail actuel de Paolo Boosten : en prise directe avec ce présent qui nous envahit avec sérieux ou frivolité, provoque horreur et dégoût, joie et plaisir, mais aussi en lien avec l’histoire de la peinture qui constitue pour l’essentiel le passé des images et avec quoi nous continuons de vivre. L’artiste est donc tout à la fois une sorte de sismographe attentif aux moindres grouillements du monde, mais aussi un contemplatif patient et qui ne nie pas ce qui le précède. Les œuvres ainsi produites en sont le témoignage. Témoignage de formes reçues par le peintre, sans ordre ni cohérence, et dont certaines persistent et remontent à la surface. Formes ressassées, sorties de leur contexte et ayant perdu toute signification précise, elles ne sont que des réminiscences qui surgissent des brumes de la mémoire et assaillent l’artiste. Paolo Boosten nous propose donc sa vision sensible, et ressentie au plus profond de lui-même, du monde présent et passé qui nous encercle. Et il rejoint en ce sens ce qu’écrivait déjà Thomas Mann dans La Mort à Venise en 1912 : sa pensée cherchait le mystérieux rapport devant relier le particulier au général pour que naisse de l’humaine beauté.

Xavier Rognoy  —  Artiste et Critique d’art

Strasbourg, octobre 2013

Website: http://xavierrognoy.com/

 

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